Auschwitz ou le grand malaise : Humeurs de mémoire, 26 janvier 2020

La grève à Paris est une drôle de période. On s’isole, on s’ennuie, on sort pour prendre l’air et juste pour ça, on est bloqué en banlieue. On comprend, on soutient, on ne dit rien, on va parfois manifester tant bien que mal, mais bon. On bosse pour le mémoire aussi, on a de la chance que les transports marchent pour aller s’entretenir avec Yazid Manou, spécialiste de Hendrix en France; on reçoit enfin ce Curating Pop, ouvrage signé par trois chercheurs en sociologie et en musique australiens. Et une fois la grève finie, on trouve même la foi de revenir tweeter et retweeter des conneries sur Twitter.

Et on tombe là-dessus.

Auschwitz et l’histoire de la Shoah, c’est pas mon rayon. Mon mémoire n’a d’ailleurs absolument rien à voir avec ça. Mais voulant m’orienter en histoire publique (comme le décrivait très bien une belle petite vidéo réalisée par des étudiants du master que je souhaite intégrer, “la participation des historiens et de la méthode historique hors du monde académique”), j’avais été, longtemps, curieux de visiter Auschwitz, et je me suis un peu intéressé, encouragé entre autres par la lecture du beau “L’ère du témoin” de Annette Wieviorka, à la transmission de l’histoire de la Shoah. Je me rappelle aussi qu’un des cours de licence les plus stimulants que j’ai vécu tournait autour de la bande dessinée Maus de Art Spiegelman. Bref, les événements, je ne m’y connais pas trop. Leur mémoire et leur transmission, je m’y connais un peu plus.

Au printemps 2018, donc, je visitais, lors d’un voyage avec mon association étudiante, le camp d’Auschwitz. Cette visite m’a profondément marqué, et pas que pour de bonnes raisons. Il y avait, dans ce mémorial / musée, des choses touchantes, fascinantes, des choix muséographiques simples mais efficaces. Je me souviens avoir été, pour la première fois, marqué par le fait que, implicitement, des hommes, ces femmes, ces enfants, étaient littéralement traités comme du bétail. Cette vision, je n’en aurais jamais pleinement compris la puissance terrifiante sans avoir visité ce lieu. Je me surprenais aussi, devant un livre contenant les noms de millions de victimes du camp, à me rendre compte que je n’avais jamais pleinement interrogé l’arbre généalogique de mon grand-père, qui a quitté la Pologne en 1939, mais qui avait surement des oncles, des cousins.

Non, ce qui m’avait déplu à Auschwitz, ce quelque chose sur lequel nous avions tous été unanimes, c’était que la façon dont le musée était organisé était particulièrement étrange. Si la visite était gratuite (je suis incapable de me souvenir de la raison pour laquelle nous n’avons rien payé, si le camp est gratuit pour tous, ou si c’était grâce à notre statut d’étudiant), l’entrée du camp montrait aussi bel et bien que Auschwitz est un lieu victime de son succès. Des adolescents venus du moyen-orient ou du Maghreb (l’un d’entre eux portait un drapeau), je ne sais plus d’où exactement, égyptiens peut-être, hurlaient et poussaient tout le monde dans la file. Les gens se poussaient pour entrer dans les fours crématoires. L’entrée était globalement incompréhensible, avec ses queues bien mal indiquées. Notre groupe d’environ 30 personnes devait être séparé en plusieurs groupes de 5 pour espérer entrer. Nous avons attendu peut-être une heure pour entrer alors que nous avions réservé des mois à l’avance.

Des détails, on me dira. Moi, je ne pense pas que ce soit des détails. Attendre des heures pour visiter un lieu comme l’Acropole d’Athènes ou la tour de Belém à Lisbonne ne m’avait pas tant gêné. Mais là, comment entamer sereinement une telle visite après un tel chaos, pour citer un ami, un tel “zoo”, avant d’entrer? Comment visiter sereinement le musée quand nous sommes invités à ne rester qu’un certain temps, un temps certainement insuffisant pour visiter complétement chacun des bâtiments ouverts au public? Et il y a bien sûr, le problème du public, ces jeunes visiteurs que je citais plus tôt qui hurlent, l’un d’entre eux urine sur un des baraquements, deux étudiantes beaucoup plus âgées que le reste du groupe tiennent des propos négationnistes, antisémites et homophobes, un autre fait le guignol devant le panneau “Arbeit Macht Frei”… Auschwitz fut pour moi avant tout un grand malaise, pas tant pour son aspect muséal que pour la “machine” que le camp est devenu.

Il y a tant d’autres choses à dire, d’autres choses très bien dites par Frédéric Sallée dans un article paru il y a quelques jours, un article avec lequel je ne suis pas entièrement d’accord mais qui parle bien de ce malaise de Auschwitz. Et le sommet a été atteint, pour moi, lorsque j’ai vu ce tweet du compte officiel du camp d’Auschwitz-Birkenau. Un message d’autant plus surprenant que la communication du musée était souvent exemplaire, comme dans cet autre tweet évoquant ces instagrameurs qui font les idiots autour du musée. Que le musée se félicite d’être suivi par un certain nombre de gens, que le musée soit fier de pouvoir transmettre la mémoire des camps de concentration et d’extermination via un média accessible, soit. Pour autant, doivent-ils partir dans cette course aux followers, dans ce concours pour avoir vite, très vite, le sacro-saint million avant la date fatidique des 75 ans. Surtout quand le tweet est accompagné d’une telle vidéo, dramatisante à souhait (non pas que les événements liés à Auschwitz ne soient pas dramatiques, mais leur communication doit-elle l’être). Étrange campagne de comm’, étrange sollicitation.

Ce billet est sans doute un peu maladroit et je m’en excuse. Mais je suis toujours un peu surpris que Auschwitz, le lieu le plus visité de Pologne et le lieu de mémoire le plus important de l’histoire de la Shoah, voir de la seconde guerre mondiale, soit à ma connaissance si peu interrogé en tant que lieu muséal. Je tenais à partager mes impressions de jeune homme, passionné d’histoire et intéressé par les problématiques liées à sa transmission. Alors que ce que j’aurais ressenti en le visitant, et c’est une impression partagée par beaucoup de mes amis, c’est surtout un profond malaise.