De mon rapport à la musique

One Million Died To Make This Sound

Un ami m’a dit il y a quelques temps que je prenais la musique trop au sérieux et que j’en avais une vision “trop intellectualisée” (quelle hideuse expression). C’est probablement une des choses les plus blessantes qu’on m’ait jamais dit. J’étais absolument sidéré d’entendre ça de la part de quelqu’un qui m’aimait vraiment beaucoup. Et même si j’ai tendance à prendre pour argent comptant les choses que des amis me disent, j’y ai bien réfléchi, et je pense sincèrement que c’est faux – et même que c’est bien souvent le contraire.

J’ai commencé à “vraiment” écouter de la musique vers 2012-2013, réalisant vite qu’il s’agissait d’un médium qui me touchait énormément, bien plus que la littérature ou le cinéma. En témoigne d’ailleurs le fait qu’aujourd’hui, je ne lis presque plus que des livres de sciences humaines, et mes goûts cinématographiques sont plutôt consensuels (je voue un culte à Peckinpah et John Woo), alors qu’en musique, sans avoir la prétention de fouiller le catalogue de labels peu connu à la recherche de perles rares, mes goûts sont tout de même plus variés, plus éclectiques, très différents de la plupart des gens que je fréquente. Au point que, en réalité, à l’exception d’un cercle familial et relationnel restreint, je parle en vérité assez peu de musique au quotidien. Ce qui peut donner l’impression, quand j’ose en parler avec des personnes qui ne sont pas sensibles à cette musique, que j’ai tendance à la sacraliser et à avoir du mépris pour celles et ceux qui ont un rapport plus distant à la musique.

Et pourtant, qu’est-ce que ce serait faux.

Je ne cache pas que mon rapport actuel à la musique est un peu un fantasme que j’avais. Ma rencontre avec des amis, plus âgés que moi, des gens différents, m’avait donné envie de devenir un garçon cultivé, de lâcher mes références adolescentes pour devenir un jeune homme instruit, cultivé, passionné. Et pourtant je pense que mon rapport actuel à la musique s’est fait par la force des choses, et pas parce que je voulais aimer la musique. Au contraire, ce n’est absolument pas une posture, et il n’y à rien que je déteste plus au monde que la posture, dans les goûts musicaux – dans les goûts en général. C’est une passion si sincère que parfois je reste prostré, me demandant si au fond j’aime vraiment la musique ou si je suis un imposteur. Or j’en suis aujourd’hui persuadé, je n’en suis pas un.

Mon rapport à la musique est peut-être mieux raconté dans des mots qui ne sont pas les miens. Il y en aurait des dizaines à citer, mais j’ai une chanson qui me vient en tête à l’instant, c’est une chanson de Michel Cloup, parue sur son dernier album, Danser Danser Danser Sur Les Ruines, qui n’a pas plu à tout le monde mais que j’aime pourtant beaucoup. Sur la fin de l’album, il y a “Les Vrais Héros Ne Meurent Jamais”, qui dit finalement ce qu’est mon rapport à la musique. Hanté par la mort de Mark E. Smith, Michel Cloup assure, avec émotion, que quand nous écoutons “cette musique enregistrée il y a longtemps”, nous entendons quelque chose que nous n’entendons nulle part ailleurs, que “les vrais héros ne meurent jamais / leurs voix, leurs mots / résonnent en nous”.

Cette citation est là, déjà, pour rappeler que c’est parfois très beau, des chansons qui parlent de chansons, mais aussi et surtout pour dire que mon rapport à la musique est tout sauf une recherche de prétention et qu’il est même le contraire. Car si je suis si ému par l’écoute de disques de Daniel Blumberg, Low, Grouper ou Mendelson, c’est bien parce que, intimement, leur musique s’inscrit dans ma vie comme les films de Eisenstein s’inscrivent dans la vie d’un amoureux de cinéma. Mon rapport à la musique est donc très terre à terre. J’en parle, évidemment, avec passion, je défend avec rage mon amour ou mon désamour d’un album, mais je m’efforce de rester humble et de me rappeler qu’après tout, ce n’est que de la musique, qu’un album ne changera jamais le monde, et que n’importe qui pourrait, avec un peu de mauvaise foi, ridiculiser toute la musique “populaire” en un battement de cil musicologique.

Alors pourquoi est-il impossible de parler de musique au quotidien? On pourrait écouter des heures, pour peu qu’on soit ouvert d’esprit, un cinéphile parler de cinéma, un passionné de peinture parler des toiles qui l’émeuvent, alors pourquoi quand on est vraiment, j’ose le dire, comme moi, passionné de musique, on ne peut pas en parler, on la prend “trop au sérieux”? La réponse est, justement, tout sauf snob. Je pourrais être désagréable et résumer ça à un “les gens que je fréquente sont essentiellement des cons”, mais ce serait tout simplement un mensonge. La vérité – et la suite de ce billet – seront beaucoup plus prosaïques : je suis persuadé que c’est à cause du rapport aux musiques populaires en France.

On pourra toujours m’exposer des contre-exemples à ce que je vais dire, mais je soutiens que la France, au contraire de bien d’autres pays du monde (et je ne dis pas “du monde occidental”, car la France fait véritablement figure d’exception, pour ce que j’en sais), a toujours eu un problème pour mettre en valeur les musiques populaires. Nous avons été condamnés à un rapport dégoûtant à la musique, qui fait que nous sommes très en retard sur l’analyse de l’histoire des musiques populaires par exemple, un sujet qui me touche d’autant plus que mes études portent sur ce sujet. Ce n’est pas de la mauvaise foi, ni de l’anti-chauvinisme primaire, car les exemples de cet oubli volontaire, ils sont légions.

Ce serait facile d’aller de l’autre côté de la manche ou de l’autre côté de l’Atlantique pour trouver des exemples. Après tout, il faut juste se rappeler un instant que la BBC invitait il y a quelques années Public Image Limited à son festival, que John Peel faisait jouer Godspeed et Joy Division dans ses studios, ou que Philip Glass pouvait être invité à jouer du piano sur les lates shows américains dans les années 80, pour comprendre que quelque chose cloche en France. On pourrait également, en sortant d’un monde anglo-saxon ou il est vrai que le rock fait partie intégrante de la culture de masse, traverser d’autres frontières, se dire que la musique “indie” marche énormément en Espagne, que le krautrock a émergé en Allemagne, que Abdoulaye Cissé et Chico Buarque étaient des superstars, respectivement au Burkina Faso et au Brésil, ou que la scène psychédélique suédoise est l’une des plus riches du monde. Mais on peut aller encore plus près.

Car un ami m’a dit un jour quelque chose d’encore plus révélateur : “en Belgique, leur Johnny, c’est Arno. C’est quand même autre chose…”. Le rapport aux musiques populaires en Belgique est incroyablement différent, et j’en suis d’autant plus persuadé que j’ai vécu toute ma vie à la frontière belge et que j’ai vécu six mois en Wallonie. Tout juste assez pour saisir cette différence. La commémoration de la première guerre mondiale, en Belgique, a vu Tindersticks composer une bande sonore pour un musée, Einstürzende Neubauten tourner avec une performance entièrement basée sur le premier conflit mondial, et Godspeed You! Black Emperor jouer un concert exceptionnel auquel j’ai eu la chance d’assister. Alors même que leur pays est un paradoxe, que leur vie politique est en proie au chaos depuis des années, les belges parviennent à conserver des salles de concert géniales, des groupes de qualité atteignant un succès populaire non négligeable (je ne suis pas fan de dEUS, mais ça a quand même une autre gueule que Shaka Ponk et Louise Attaque), et une vraie mise en valeur des musiques actuelles.

Les exemples sont légion, mais pour moi, c’est vraiment cette différence, qui explique pourquoi, lorsque je parle de musique en Belgique, je n’ai jamais été vu comme un snobinard, alors qu’en France, je prend tout ça “trop au sérieux”. La France a été habituée à avoir des produits nationaux ridicules, ringards, horribles, à acheter en masse une pop standardisée et sans richesse, alors que partout ailleurs, si cette pop horrible existait, la conscience d’une “autre musique”, moins consensuelle, moins mainstream, existait également. Et il ne s’agit pas non plus de dire que tout est mieux ailleurs : il s’agit surtout de dire que tout ce qui est offert au public en France, dans la majorité des programmes de radio, sur le service public, dans les grandes enseignes qui tuent les disquaires, c’est une musique formatée, sans substance et consensuelle.

Je n’ai jamais fréquenté les véritables réseaux de musique en France, n’ayant eu des contacts qu’avec ses courants les plus alternatifs et indépendants. Alors je peux bien sûr me tromper ou involontairement omettre d’autres explications, mais les faits sont là : le rapport français à la musique a transformé les gens en idiots musicaux, elle a réussi à transformer des artistes humbles, sincères, qui ne mentaient pas aux gens qui les écoutaient, en bande de petits musiciens prétentieux mais “braves”. Et tant que ce système de production musicale sera là, tant que l’essentiel des gens qui écoutent de la musique n’auront pas conscience de ce système si français, alors nous continuerons à être des snobs lorsque nous écoutons une musique qui n’est pas tout à fait comme à la radio.

Illustration : Michel Cloup Duo par Frédéric Boivin