Inventaire : Humeurs de mémoire, 24 avril 2020

C’est Christophe Naudin qui le constatait sur Twitter : ça fait 40 jours que nous sommes confinés chez nous, cela fait donc une quarantaine. L’occasion de compter d’autres choses, de continuer l’inventaire : trois mixs (je prépare le prochain aujourd’hui), deux articles (bientôt trois?) à part celui-ci, une cinquantaine de pages du mémoire, beaucoup d’autres pages bien moins brillantes et moins intéressantes pour être évalué dans tous les cours. Trois kilos en moins, deux à trois cafés par jour, deux crises de panique, au moins deux personnes ne supportant plus mes angoisses et dont je m’éloigne un peu le temps que tout cela cesse, même si ça doit durer des mois.

Continuons cet inventaire fatiguant mais nécessaire, que je souligne pour essayer de se donner l’impression d’avoir fait quelque chose depuis un mois, et il faut se rendre à l’évidence : c’est long, et je commence un peu à tourner en rond. Littéralement, car c’est un cercle vicieux : on arrive plus à être productif, donc on s’en veut de ne rien faire, donc on essaie vainement de faire les choses et on y arrive pas, donc on se sent coupable… Un ami m’avait pourtant rassuré : écrire un mémoire en temps normal est déjà quelque chose de difficile. Alors le faire sans pouvoir respirer, sans aller voir des amis, sans pouvoir organiser son emploi du temps, ça devient tout à fait anxiogène. Surtout que présentement, enfermé avec mes proches, je dois vivre avec les angoisses, la télévision bien trop allumée (en plus, avec Zemmour tous les soirs…), la mauvaise humeur, la Raoult-mania, le fait que les poignées de portes et interrupteurs doivent être lavés tous les jours (alors que personne ne sort quotidiennement et que de toute façon, si une personne est contaminée, tout le monde le sera)… Je ne m’en plains pas, bien sûr. J’ai la chance d’être dans une maison, d’avoir un jardin, tout ça. La situation n’en est pas moins insupportable, car ici, je ne me sens pas tout à fait chez moi, plus maintenant en tout cas. Les paroles de “Tourisme” de Dominique A résonnent de manière amusante dans mes oreilles, même si je me dis qu’elles seraient encore plus drôles dans celles des bourgeois qui partent dans leur résidence secondaire en bord de mer : “Je ne suis pas même pas heureux de ne pas être chez moi, […] Mais bon même si je m’ennuie, au moins j’suis pas chez moi”.

Le mémoire, pourtant, a avancé. Plus que je ne l’aurais crû il y a un mois, quand après une journée acharnée de travail, j’alignais difficilement 4 ou 5 pages pleines de bloc de citation. Je me surprend à ajouter des choses auxquelles je n’avais pas pensé, à contourner mes difficultés, et même à exploiter mes sources et ma bibliographie d’une manière originale, scrutant les non-dits de mes entretiens et tentant des comparaisons hasardeuses. Cela pourrait être pire, vu la situation littéralement inédite dans laquelle nous sommes. La semaine prochaine, dans deux semaines au plus tard, j’espère avoir fini une première version de mon mémoire. Une version pleine de trous, bien sûr, et qu’il faudra lire et relire, mais une version de travail, tout de même. C’est mieux que rien.

Mais quand je ne travaille pas, car je ne vais pas passer mes longues, interminables, journées dessus, je repense à toutes ces choses dont j’avais voulu parler ici depuis le début de ce temps du confinement, et dont finalement je n’ai rien dit : les abominables journaux de confinement, l’époque étrange dans laquelle nous vivons, les cours sur Zoom, le désespoir quand je ressens quand je me rend compte que le monde d’après ressemblera un peu trop au monde d’avant (qui était lui-même déjà un nouveau monde, vous suivez?). Je ne trouve que trop peu le courage d’écrire, je le fais aujourd’hui dans un élan de créativité, mais je me demande de plus en plus, à quoi bon?

On vit avec. Il y a des choses qui m’aident. Les images magnifiques de The Brown Bunny de Vincent Gallo, que j’ai vu il y a quelques jours et dont des screens illustrent ce billet. La beauté des albums de Mary Lattimore, Paul Webb, Yo La Tengo, Leonard Cohen, Alexandra Savior, Coil, Rodrigo Amarante, que j’écoute en ce moment. Les leçons de Michel Foucault, mises en ligne en ce moment par le collectif Les Écrevisses sur la plateforme IFPS FreeFoucault (que c’est cliché, d’écouter Naissance de la biopolitique en ce moment). Ça se fait même par la découverte “sérieuse” de Antonin Artaud, il y a quelques jours, à travers un enregistrement de Pour en finir avec le jugement de Dieu, que je n’ai approché que brièvement, mais dont l’influence indéniable sur l’oeuvre musicale de Blixa Bargeld m’a immédiatement frappé.

Et surtout, il y a ces amis qui essaient, alors que nous sommes si loin les uns des autres, de continuer à vivre comme les animaux grégaires que nous sommes. Continuer à rire, dessiner, rire, chanter, jouer. Même si ça doit se faire à travers des webcams, des salons Zoom et des fichiers jpeg.

Fin de l’inventaire, on referme le livre.