Johann Chapoutot – Libres d’obéir

En Histoire (ou plutôt en sciences humaines, de manière générale), on entend parfois dire que la réception d’un livre est plus intéressante que le livre lui-même. Il en est ainsi, disent certains, de Foucault ; il en est ainsi, pour d’autres, d’Elias… A ma grande surprise, il en fut ainsi pour Johann Chapoutot. Car son dernier livre, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, je l’ai d’abord connu avec sa réception foireuse. En avril dernier, une recension intitulée « Reductio ad Hitlerum » (qui n’est désormais plus disponible) assurait que le livre, confus et superficiel, nous en apprenait à la fois très peu sur le nazisme et très peu sur le management.

Et pourtant, malgré son ton un poil assassin, cette recension et les petites vagues que j’avais aperçu m’avaient intrigué. De même que l’enthousiasme d’un ami très fâché avec l’histoire universitaire et pourtant plus qu’intrigué par ce court essai. Plus de six mois après sa sortie, j’ai enfin réussi à finir Libres d’obéir, et malgré son côté parfois un peu confus, il y a dans ces cent-cinquante pages, une réflexion absolument passionnante. D’abord, dans les premiers chapitres, une réflexion sur l’état : dans la pensée nazie, l’état doit être littéralement pulvérisé. Littéralement : il ne s’agit pas de le faire voler, du jour au lendemain, en éclats. Il s’agit de transformer cet état en un espace, un « grossraum » où la race germanique pourrait s’épanouir, et où une multitude d’agences indépendantes existent parallèlement les unes par rapport aux autres. C’est probablement l’élément le plus intéressant du livre : l’état n’est pas une fin, mais simplement un moyen. Le totalitarisme nazi s’exprime, du moins dans l’idéal, sans état totalitaire : l’état, construction moderne, est inutile au germain.

Mais en attendant, dans le Reich, comment organiser tout cela ? Comment gérer le gouvernement général en Pologne, gérer des usines qui doivent produire davantage alors que les ouvriers qui y travaillent sont de plus en plus appelés au front ? Que dit Chapoutot dans Libres d’obéir ? Que le nazisme a fait partie d’un continuum plus large : celui du management (« menschenführung »), de la gestion des homes dans le cadre du travail. Rien que ça ! Reste que la démonstration, issue d’une connaissance familière de la « pensée » nazie, est convaincante. Pas n’importe quelle pensée, il est vrai : celle de Reinhard Höhn, « intellectuel technocrate », juriste du Reich et officier SS, qui se reconvertira dans l’après-guerre dans le management. Il a été reproché à Chapoutot ce choix, celui d’un individu, d’un homme, pour tenter de démontrer une thèse bien plus large. Reste que Höhn fondera dans les années 50 l’académie de Bad Harzburg, où il synthétisera « menschenführung » nazi et académisme militaire prussien pour constituer une méthode de management non-autoritaire, une méthode qui sera enseignée à 600 000 cadres ouest-allemands. Cette méthode donne son nom au livre : il s’agit, dans la lignée de l’académie militaire prussienne, de laisser des sous-officiers (comprendre, des managers) une liberté totale d’accomplir un objectif décidé par leurs supérieurs. La liberté n’est donc qu’une liberté de moyens, et non pas une fin.

La démonstration, il faut le dire, est parfois un peu maladroite : avouant lui-même que la méthode de Bad Harzburg a été dépassée par de nouvelles méthodes managériales, il tente de nous convaincre que l’héritage de cette méthode est toujours présent, à travers… La gestion scandaleuse d’un magasin Aldi. C’est en général le reproche qu’on pourrait adresser à Chapoutot : trop de généralités, des réflexions parfois à l’emporte-pièce, un rapprochement un peu forcé entre agence chargée d’embellir les lieux de travail sous le Reich et happiness officers contemporain. Mais le propos de Chapoutot est peut-être plus complexe que ça.

Car de pages en pages, une lecture attentive laisse entrevoir un travail qui dépasse l’histoire culturelle du nazisme. Il ne s’agit pas seulement de ce que je crois deviner être une référence à L’établi de Robert Linhart*. Sans surjouer l’érudition, on devine clairement que Chapoutot a lu La Société Ingouvernable de Grégoire Chamayou. Les deux livres partagent un questionnement similaire sur le rapport entre liberté et asservissement, entre libéralisme et autoritarisme. Ce que montre Chapoutot, c’est qu’une méthode de management dont la paternité nazillonne est indéniable a existé dans une république libérale, celle de la RFA. Et que Reinhard Höhn, qui se trouvait dans les hautes sphères de la hiérarchie du Reich, devint quelques dizaines d’années plus tard un personnage incontournable du monde de l’entreprise en Allemagne. Reste désormais à savoir ce que nous pouvons tirer de cet exemple terrifiant.

* “l’horizon se résume à la production et au profit ou, plus précisément, à l’augmentation de l’une et à l’optimisation de l’autre. Cela vaut, c’est exact, partout : des usines Renault de Billancourt ou Citroën de Javel […]”

(à noter que ce petit billet est à prendre avec deux pincettes : d’abord, ma très large ignorance de l’historiographie contemporaine du nazisme, que j’ai longtemps considéré, à tord, comme un sujet froid; ensuite, ma brève rencontre avec Johann Chapoutot à Blois, le temps d’une dédicace, et qui m’a rendue le personnage tout à fait sympathique; mais ceci n’est pas une recension scientifique et je me garderais bien de donner un ton neutre à cet article!)