Les Rendez-Vous de l’Histoire 2019 : Quelques mots à ce sujet

Il y a un peu plus de deux semaines, je me réveillais d’une nuit passablement avinée pour check mes mails. Et là, surprise : ma fac m’offrait une place vacante en auberge de jeunesse à Blois pour assister aux Rendez-Vous de l’Histoire. Très honnêtement, la possibilité d’aller à Blois m’avait vaguement effleuré l’esprit, mais je m’étais retrouvé un peu au dernier moment sans avoir rien préparé et je me disais qu’il était trop tard. Ce mail a été un coup de jus, et je ne pouvais pas m’empêcher de me dire que si je ne saisissais pas cette chance, je le regretterais. Écrivant maladroitement une réponse positive, je commençais à préparer ces deux journées consacrées cette année à l’Italie (même si moins de la moitié des conférences auxquelles j’ai assisté touchaient à ce thème).

Précisons tout de même ce qu’est Blois (puisque dans le monde de l’histoire en France, on dit “aller à Blois”) : Les Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, malgré leur grande popularité, ne sont pas connus de tous. C’est un événement assez gigantesque, réunissant chaque année entre 30 000 et 40 000 personnes dans le Loire-Et-Cher. Y sont conviés de très nombreux historiens, parfois ultra-célèbres, parfois moins, mais étant toujours des personnalités liées au monde de la recherche (ou, comme le dit joliment mon directeur de mémoire, représentant “un certain milieu de la recherche”).

C’est aussi, il convient de le signaler, un événement qui ne fait pas l’unanimité. Je lisais il y à peu L’Histoire Comme Émancipation de Mathilde Larrère, Guillaume Mazeau et Laurence De Cock, ou il était reproché à ce festival d’être :

“un intouchable rendez-vous mondain qui reproduit toute la gamme des dominations : mise en scène de l’inféodation du monde scolaire au monde universitaire, relégation des conférences pédagogiques loin du centre-ville, minoration des femmes, starisation des auteurs lors de l’inauguration ministérielle, accueil en grande pompe des éditorialistes de la presse parisienne, etc.”

Tous ces reproches, de ce que j’en ai vu, ne sont pas tout à fait vrais : de nombreuses conférences que j’ai vu évoquaient justement des questions d’enseignement, et l’histoire des femmes était incontestablement présente. Mais du reste, il y a quelque chose de très vrai dans ces reproches : Blois est une usine à histoire. Plus gênant, c’est une usine d’état : les rendez-vous inauguraux sont l’occasion pour des politiciens de faire de la politique, l’occasion pour un entre-soi de faire sa petite comm’. Et concernant la “starisation” (relative, j’y reviendrais), il en résulte des conférences pas forcément passionnantes et absolument blindées, et des tables rondes passionnantes bien peu mises en avant. Et Blois devient alors un peu pénible à vivre, en particulier parce que les conférences fonctionnent souvent avec un système de ticket particulièrement injuste.

Mais personnellement, ce qui m’a marqué à Blois (en plus du cadre magnifique et incontestablement pertinent), c’est quelque chose qui est à la fois la force et le défaut de ce rassemblement : à ma connaissance, les Rendez-Vous de l’Histoire sont le seul événement qui, à cette échelle, permet de mettre en relation les historiens et le public. Tout est dans le “rendez-vous” : Blois est le point de rencontre d’un public d’historiens, de passionnés, de curieux, et de chercheurs en sciences humaines souhaitant transmettre leurs travaux. Ils le font avec plus ou moins d’adresse : malgré l’immense respect que j’ai pour Carlo Ginzburg (dont j’ai encensé le classique Le Fromage Et Les Vers), sa conférence inaugurale, ultra érudite, consacrée à la vision du mortel et de l’Homme chez Montaigne était tout à fait inadaptée à un événement comme celui-ci.

On s’interroge également sur autre chose : le statut de l’historien-star, et les véritables stars. A Blois, en effet, on croise effectivement des personnes célèbres du monde des sciences humaines, Carlo Ginzburg en tête, mais on va aussi croiser, par le plus grand des hasards, au détour d’une table ronde, Claude Gauvard, Lucien Bély et Jean-François Sirinelli, on essaiera tant bien que mal de rentrer dans la minuscule salle ou l’organisation acceuille Michelle Perrot… “Historiens-stars”, c’est vrai, mais “stars” largement inconnues du grand public. Je précise d’ailleurs que je ne reproche pas vraiment l’invitation de “grands” éditorialistes, ajoutant déjà à l’événement une certaine visibilité, mais surtout, si pour chaque Christophe Barbier, on croise un Edwy Plenel (littéralement, le sympathique moustachu de Mediapart ayant croisé ma route alors qu’il se rendait à une conférence) ou un Emmannuel Laurentin, ça en vaudra presque la peine.

Le soucis est surtout que à côté de ces semi-stars, au nom de quoi inviter Stéphane Bern? A ceux qui disent qu’il est relativement innocent en comparaison de ses camarades de jeu Deutsch ou Ferrand, je rappelle qu’il est avant tout un historien de garde, et certainement pas un gentil passionné d’histoire. Le fait que je trouve ses émissions pénibles est autre chose : je m’interroge simplement sur la pertinence de ce Coachella de l’histoire universitaire, puisqu’on y croise aussi bien des personnes brillantes que des personnes qui n’ont rien à y faire.

J’ai été un peu sévère dans cet article : je vais en effet être honnête, j’ai passé un excellent moment à Blois, j’ai assisté à des conférences absolument passionnantes : cette table ronde matinale sur l’enseignement de l’histoire de la Shoah en Pologne, cet entretien si brillant avec Ivan Jablonka à propos de son dernier livre Des Hommes Justes, une conférence absolument passionnante sur l’alliance d’historiens et de neuro-psychiatres sur la construction de la mémoire collective dans le cadre des attentats de Paris… Autant de choses qui, d’ailleurs, en tant que personne souhaitant s’orienter en histoire dite publique (comprendre, la transmission de l’histoire dans l’espace public par des gens ayant une formation d’historien), me fascinent et me touchent.

Qu’on se le dise : malgré tout le mal qu’on peut en penser, Blois en vaut la peine.