Mohamed Mazouni – Un Dandy En Exil

Je l’avoue, j’ai longtemps eu du mal à me lancer dans l’écoute de compilations, en particuliers concernant des compilations d’un seul artiste. Je sais pas pourquoi, peut-être parce que je sacralise (trop) l’album dans son format, que je suis un flemmard qui n’a pas envie d’ensuite chiner les perles des artistes concernés, peut-être que des compilations qui m’intéressent il n’y en a juste pas beaucoup. Et pourtant, j’ai été absolument abasourdi et j’ai sauté au plafond quand j’ai appris l’existence de cette compilation publiée chez Born Bad Records, deux jours après sa sortie. Car si il y a bien un mec dont je voulais voir l’œuvre présentée sur une compilation, c’était Mohamed Mazouni.

La musique de Mohamed Mazouni m’était tout simplement inaccessible, dans le sens ou elle était introuvable. Si je m’efforçais d’écouter ce que je pouvais, ses chansons, sorties essentiellement sur des 45 tours jamais réédités et introuvables sur les réseaux pirates (à part quelques tubes, “Écoute-moi Camarade” notamment), étaient tout de même bien difficile à trouver pour peu qu’on ait ses petits rituels à l’écoute de la musique. Rien ne m’ insupportait plus que de devoir fouiller les profondeurs de comptes youtubes algériens pour trouver quelques raretés de l’interprète. Et pourtant, qu’est-ce qu’un morceau comme “Je n’aime pas le jour, je n’aime pas le soir” (ici renommé “Je n’aime pas le jour, je n’aime pas la nuit”) m’émouvait, avec sa poésie quotidienne et son côté “variété rapiécée”, encore que mon utilisation du terme variété a quelque chose d’ethnocentré.

Car que fait Mazouni? Et qui est Mazouni? Un interprète algérien fascinant, beau gosse et interprète sans voix mais avec un charisme indéniable, qui choisira comme genre de prédilection le bedoui, genre algérien, mais qui s’ouvrira à la variété française (il chante énormément dans la langue d’Eddy Mitchell) et au yéyé, voir au rock’n’roll. En résulte une œuvre étrange et passionnante, ou tout n’est pas de bon goût mais ou tout est, au grand minimum, intéressant et drôle, franchement kitsch parfois, surtout concernant les morceaux qu’il compose encore depuis quelques années en Algérie, dont les clips cheaps valent leur pesant d’or, mais qui ont perdu tout intérêt musical (mais au propos politique toujours vif, en témoigne sa sensibilité aux mouvements populaires actuels). Ce n’est néanmoins pas de ces morceaux dont il est question, cette compil s’intéressant uniquement à ses années en France, les plus prolifiques.

Ces chansons restent des témoignages magnifiques d’une époque étrange, d’une subculture maghrébine dans une France des quartiers – non pas les quartiers dans le sens ou on l’entend aujourd’hui, les quartiers ou on croisait des algériens, des marocains, buvant dans des cafés devant des scopitones. Je ne souhaite pas exalter cette France que je n’ai jamais connue (et qui avait son lot de racisme, d’exclusion sociale systémique et de mœurs rétrogrades), je veux souligner à quel point cette compilation est un objet superbe, la chance de redécouvrir un artiste absolument culte de la diaspora algérienne. Mais heureusement, il n’y a pas que ça, il y a aussi de la musique – et quelle musique!

Le tube “Écoute-moi Camarade”, popularisé par une fameuse reprise du disparu Rachid Taha, est un des sommets de la compilation, dès le second morceau. Des cordes partout, des cuivres aussi, un refrain mémorable et à la mélodie magique, ce texte méchant et enragé avec sa “chute” absolument superbe… Quelle mauvaise idée de le mettre aussi tôt dans la compilation, et en même temps quelle chouette idée qu’on puisse profiter si vite d’un des plus beaux morceaux de la terre. Bon, il n’y a pas que ça. De la mélancolie urbaine et contemporaine, il y en a partout sur le disque, qui finalement montre que le répertoire de Mazouni est bien plus spleen-ien qu’on pourrait le penser. Et les nombreuses chansons d’amour de l’album sont finalement avant tout des chansons amères, mettant en valeur la solitude magnifiée d’un jeune homme, et d’où ressortent finalement pas mal de rage, avec “Daag Dagui” ou “Je pense à celle” par exemple, cette dernière se complaisant, musicalement, dans le rock des années 60, avec sa guitare rockab’ et son refrain absolument splendide.

Mazouni, c’est également des contradictions et des mots qui peuvent paraître odieux. Condamnations de l’adultère mais omniprésence de la drague juvénile, exaltation de la jeunesse mais réconfort dans le quotidien. C’est la solitude, son omniprésence, cette peur d’être seul, qui est extrêmement touchante. C’est aussi, et c’est sans doute un des points les plus intéressants de la compilation, des mots sur le racisme, avec en plein milieu de l’album, le sulfureux “L’Amour Maâk”, ou une prostituée rejette un client arabe : “Je ne monte pas avec toi parce que tu es un arabe […] Tu m’touches pas pauvre imbécile, je n’aime pas non plus les noirs […] Je ne veux pas si je ne veux pas, même si tu m’donnes deux cent mille […] Puisque moi je suis mauvaise, va, dégage à ton pays”. Il ne s’agit évidemment pas de condamner qui que se soit, mais de constater le courage et la puissance de cette image, surtout au milieu d’une série de chansons traitant du désespoir sentimental et sexuel, de la difficulté d’être un jeune venu du maghreb en France.

Forcément inégale (je n’ai jamais été trop fan de “Adieu la France”, notamment), cette compilation reste un objet exceptionnel pour découvrir une œuvre que la postérité franco-française aura oublié. Ce spleen arabisant a quelque chose de résolument touchant, et si sa musique a forcément pris un sacré coup de vieux, quel bonheur que de découvrir enfin l’œuvre d’un artiste aussi tranquillement fascinant.