Quelques mots sur Le Fromage Et Les Vers

Je n’ai jamais écrit sur un livre.

Je n’ai pas toujours été un lecteur. Même en licence d’histoire, je préférais largement consulter des articles ou des ouvrages généraux que de me farcir de copieux ouvrages. Non pas que ça ait influé sur ma réussite universitaire, puisque mes notes étaient somme toute plus que correctes (en même temps, vu les gens paumés que je connais qui ont obtenu leur licence, ça n’a rien d’étonnant). Pour autant, avoir fait une pause dans mes études depuis un an m’a paradoxalement permis de plonger corps et âme dans la lecture de livres qui me faisaient de l’œil depuis quelques temps. Libéré de la pression universitaire et plongé dans un quotidien tout à fait différent de celui que j’avais à la fac, j’ai enfin osé sauter le pas. Je suis devenu un lecteur, dévorant des livres d’histoire, de sociologie, de géopolitique, et même quelques romans, alors que je ne suis pas du tout sensible à la littérature.

Parmi ces livres que j’ai enfin pu lire, il y en a un qui est relativement connu dans le monde universitaire, mais qui est, bizarrement, un livre que je pourrais recommander à n’importe qui. Pourtant, en apparence, Le Fromage Et Les Vers de Carlo Ginzburg a quelque chose du cliché du petit livre d’histoire, pour peu qu’on le résume mal. Un enseignant que j’ai eu m’a affirmé un jour que, au détour d’une intervention en classe, j’avais bien résumé ce qu’étais la micro-histoire, ce champ d’étude défini à posteriori et dans lequel on classe aujourd’hui Le Fromage Et Les Vers : “la micro-histoire […], c’est chiant!”, m’a-t-il dit.

Les descriptions qu’on peut donner de Le Fromage Et Les Vers ne sauraient pas donner tord à cette déclaration un peu péremptoire, mais qui a un sacré fond de vérité. Le Fromage Et Les Vers a pour sujet les procès pour hérésie d’un meunier italien du XVIème siècle, Menocchio, un homme âgé qui a développé ses propres croyances, voir sa propre cosmogonie. Ça peut apparaître comme banal, et en un sens ça l’est. Sauf que le cas Menocchio est tout sauf banal. Car Menocchio sait lire et écrire, il possède une petite bibliothèque, et ses croyances sont tout à fait iconoclastes : Marie n’est pas vierge, tous les hommes sont sauvés, l’enfer n’existe pas et le monde est né de sa propre putréfaction “Comme les vers naissent à la surface du Fromage”!

Tout cela, nous l’apprenons très rapidement, passé une préface pompeuse de Patrick Boucheron et deux (!) avant-propos de Ginzburg. La mise au point historiographique de l’avant-propos original (bien énervée, avec sa critique de Marc Bloch, pourtant l’historien fondamental du parcours intellectuel de l’auteur, ou son kalashage en règle de Michel Foucault) était bienvenue : on comprend immédiatement que Le Fromage Et Les Vers n’est pas un livre classique, et que c’est un travail résolument différent d’autres études sur la culture populaire. Et dès qu’on sen rend compte, on a assez envie d’en savoir plus. Car s’il s’agit d’un livre d’histoire universitaire très rigoureux, le récit (malgré de longues digressions, Ginzburg conserve ici la forme d’un pur récit chronologique) ne s’embarrassant même pas de notes de bas de page, simplement glissées à la fin de ces 232 chapitres (souvent long de quelques lignes, s’étalant parfois sur plusieurs pages). On est pas ici dans une biographie, pas tout à fait dans une monographie au sens habituel du terme. Il s’agit finalement d’un essai historique, un essai absolument magnifique d’ailleurs, souvent fascinant, voir émouvant.

C’est sûr qu’il faut être un tant soit peu curieux pour se passionner pour cette histoire certes intrigante, mais à la limite de l’anecdote. Peut-être d’ailleurs est-ce mon goût pour les livres traitant d’épistémologie historique ou d’historiographie, ma sensibilité pour l’époque moderne ou mon souhait de lire une oeuvre importante pour la compréhension de la culture populaire qui fait que ces deux centaines de pages me touchent autant. Et pourtant, je pense qu’il y a autre chose : l’écriture très fluide de Ginzburg (trente ans après, j’ose espérer que la traduction a conservé l’éclat et la richesse de ce livre), mais aussi et surtout sa sincérité, ont quelque chose de vraiment captivant. Lire ses doutes, ses confessions (le “nous n’en savons rien” ou les “on ne peut que supposer” sont légions, par honnêteté méthodologique et personnelle), a quelque chose de résolument touchant, et tant pis si, au milieu du livre, on peut parfois être un peu fatigués par ses interprétations un brin longuettes des lectures de Menocchio, ici le pays de cocagne, de l’autre côté des références peut-être involontaires à la réforme.

Mais ce qui m’a à proprement parler ému, dans Le Fromage Et Les Vers, c’est de ressentir ce qu’à ressenti Ginzburg pour Menocchio. Car on sent dans son écriture qu’il aime se moquer gentiment de ce vieux roublard de meunier, de son apitoiement un peu exagéré, de sa mauvaise foi parfois, de sa belle-famille avec qui il s’entend mal. Mais les derniers chapitres sont aussi et surtout l’occasion de montrer que Menocchio est un homme qui pense et qui résiste. Le vieil homme du Frioul a des rêves d’égalité et de fraternité entre les hommes, il est torturé et finalement brûlé vif pour avoir tout simplement “extrait ces idées de son cerveau”. Carlo Ginzburg est un homme de gauche. Il a lu et relu Gramsci, entre autres. Et dans Le Fromage Et Les Vers, on le comprend bien. Il est touché par “ces gens qui sont nés et sont morts sans laisser de traces”, disait Alain Corbin. C’est dans les mots qui concluent l’ouvrage que c’est le plus éclatant, quand il évoque un autre homme affirmant que l’âme est mortelle.

De Menocchio, nous savons beaucoup de choses. De ce Marcato ou Marco – et de tant d’autres comme lui, qui ont vécu et qui sont morts sans laisser de traces – nous ne savons rien.

Fernand Braudel disait que “tout le passé pèse sur le présent”. Le Fromage Et Les Vers parle de la notion de culture populaire, des méthodes à employer pour faire de l’histoire populaire non quantitative, des particularismes locaux de l’Italie du nord à l’époque moderne. Mais il parle aussi et surtout du poids de ces engloutis, ces morts qui pèsent sur notre monde.