Quelques mots sur mon parcours en fac d’histoire

L’auteur de ces lignes a fait un (début de) petit bout de chemin universitaire : en effet, j’ai débarqué après le bac dans ce lieu maudit par certains et magnifié par d’autres, la fac. Plus précisément l’université Lille III (aujourd’hui fusionnée avec les autres universités de la métropole lilloise), ou j’ai passé trois ans et ou j’ai obtenu une licence d’histoire. Je ne l’ai pas spécialement obtenue avec les honneurs (une mention assez bien assurant seulement que je ne l’ai pas obtenue étant trop à la ramasse), mais il me semble au moins y avoir participé largement à la vie associative et universitaire du campus, tout en entretenant des relations très cordiales avec certains enseignants, dont certains proposaient des cours qui m’ont profondément marqués.

Clio, muse de l’histoire, Musée National d’Histoire et d’Art de Luxembourg. Photo prise par mes soins.

Certains de ces cours étaient des cours d’historiographie ou de méthodologie. Par historiographie, on entend l’étude de l’histoire en tant que discipline, sa constitution en tant que science, les questionnements épistémologiques que pose l’étude de l’histoire. J’adorais ces cours. Dès que j’avais l’occasion de parler d’historiographie ou de parler d’histoire de façon “méta”, j’en profitais, et si mes résultats ne parlaient pas forcément en ma faveur, ce sont ces cours qui ont fait de moi, aujourd’hui, un jeune homme passionné par l’histoire. La preuve en est que, ayant choisi d’interrompre mes études cette année, j’ai consacré une bonne partie de mon temps à me plonger encore plus dans des classiques de l’écriture de l’histoire.

Mais pendant ces cours, j’ai aussi eu l’occasion de me rendre compte de quelque chose de terrifiant : les étudiants en histoire, en vérité, ne sont pas nombreux à aimer l’Histoire. Bien souvent, ils aiment les histoires. Mais ça va encore plus loin

C’est une idée terrifiante, mais je vous l’assure, c’est vrai. L’histoire, entendu comme la discipline historique, à la fac, ça n’intéresse personne. Ce qui intéresse les étudiants, c’est les récits, les combats épiques, les polémiques inutiles et les drames romantiques. C’est le récit historique, les romans magnifiques. J’ai toujours été étonné, dans mon asso étudiante, d’être le seul à vouloir qu’on se débarrasse du Max Gallo que contenait notre bibliothèque, d’être parfois le seul à savoir qui était Fernand Braudel ou à être attristé de ne pas pouvoir me rendre à une conférence de Michelle Perrot, toute aussi inconnue.

Que l’on se comprenne : je refuse tout élitisme. Que les gens s’en tapent de l’histoire ou des sciences humaines, c’est leur choix, je suis incapable de parler de plein de choses et je n’étais clairement pas l’étudiant le plus rigoureux qui soit. Mais le soucis est ailleurs. Les étudiants en histoire sont très largement désintéressés de leur sujet d’étude. Ils ne voient que Memeth, Louis XIV, les papes et héros romantiques. Et ils oublient, sans doute en partie volontairement, une chose très importante : si ils terminent leur licence avec leur mentalité fermée et leurs œillères, ils ne seront pas détenteurs d’une licence d’histoire. Mais d’une licence de sciences humaines mention histoire.

L’oubli est évidemment en partie volontaire. Il l’est surtout dans un groupe d’étudiants que je saurais difficilement nommer, sinon les réacs : largement réactionnaires et opposés à tout ce qui ressemble de près ou de loin au monde des sciences humaines et sociales, ce sont des gens qui vont se revendiquer de tous les bords possibles et imaginables, usant de sophismes à plus savoir quoi en faire, méprisants et légitimant leur pensée nauséabonde avec des petits détails bêtes qu’ils ont glanés en cours : on sort la poule au pot de Henri IV pour dire que les rois de France étaient tous bons, on essaie d’inventer des communistes systématiquement résistants de la dernière heure à cause de Molovov-Ribbentrop, j’en entend même se porter garant de Eric Zemmour. Thomas d’Aquin disait “je crains l’homme d’un seul livre”? Je me permet de retourner la citation : ces gens, généralement, n’en ont lu qu’un seul, et sont plus du côté de Michelet que de Michel Vovelle. Le sommet de la débilité a été atteint lorsque, parlant brièvement de ma lecture récente de Surveiller et Punir de Michel Foucault, j’ai commencé à avoir des réactions très intéressées lorsque j’ai mentionné un “rapport distant au marxisme”, ou lorsque certains accusaient la brillante Florence Tamagne de donner des cours orientés par “son gauchisme”.

Heureusement que j’ai connu quelques personnes géniales en histoire. Je pense à ce garçon, passionné, acharné de travail, qui était lui aussi stupéfait par le niveau intellectuel en licence. A cette fille qui s’est comme moi passionnée pour une autre vision de l’histoire et qui est aujourd’hui un être humain qui me manque beaucoup. Si peu de monde. Et à côté, combien de crétins avec des autocollants “Action Française” sur leur laptop, combien de défenseurs du roman national, combien de personnes qui sont capables d’arriver au bout de leur licence en détestant l’histoire, refusant l’histoire comme émancipation, pour citer le bouquin récent de Laurence De Cock, Guillaume Mazeau et Mathilde Larrère.

Mais pourquoi? Je serais, honnêtement, incapable de le dire. Mais j’ai une hypothèse, terrifiante et déprimante : et si les Historiens de Garde avaient gagnés? L’expression de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin désigne ces ayatollahs de l’Histoire, très actifs dans les médias, qui la rendent grotesque et ridicule à grands coups d’affaire sordides, d’anecdotes potaches et de vision ridiculement datée. Il n’y a qu’à voir les pitres Deutsch et Bern raconter n’importe quoi sur le service public, lire quelques textes de Jean Sévillia, pour se rendre compte du soucis. Et si l’influence de ces historiens de garde était devenue si importante qu’elle était en train de forger une nouvelle génération d’étudiants? Que des milliers, des dizaines de milliers de jeunes lycéens se retrouvaient complètement à la merci de leurs discours, qu’ils le veuillent ou non?

Il existe bien une contre-offensive historienne, avec notamment YouTube, et des programmes souvent plutôt drôles et en même temps parfaitement réussis, bien loin de ce qu’on retrouve sur le service public (à de très rares exceptions près, comme la désormais défunte Fabrique de l’Histoire). Mais je dois avouer, au risque de froisser certains, que ces émissions manquent pour l’instant bien souvent de rigueur et que le type d’humour qu’on y retrouve me touche peu. L’étudiant en histoire qui ne serait pas un minimum curieux, ne lirait pas les critiques adressées à ces historiens de garde, se retrouve donc sans aucune autre alternative crédible. Et dans sa paresse intellectuelle, se vautre dans la bêtise.

Certains devraient lire Apologie Pour l’Histoire de Marc Bloch. Certains devraient lire tout court.