Tinariwen, les hommes, la musique, la mémoire

Je parlais, dans un papier consacré à la compilation “Par Les Damné·e·s De La Terre”, de la façon dont la musique pourrait se transformer en objet d’histoire, ou plus particulièrement en objet mémoriel. C’est, il est vrai, un exercice assez casse-gueules, mais je supposais que le fait de constituer, à travers le cadre d’une compilation, une collection de chansons traitant d’un sujet précis, ou consacré à une époque précise, était une bonne voie pour constituer un patrimoine musical.

Je voudrais cependant, aujourd’hui, parler d’autre chose. Parler de la façon dont la musique peut transmettre la mémoire, la culture, d’une communauté. Il y aurait des dizaines d’exemples à donner, mais ces dernières semaines, l’exemple qui me revient le plus en tête, et je vais expliquer pourquoi, c’est la façon dont les membres de Tinariwen sont devenus les porte-voix de la culture touareg à travers le monde. Et leur conscience de transmettre une culture en voie d’extinction.

J’ai découvert Tinariwen il y a quelques années, alors que par hasard, quelqu’un avait choisi de passer leur morceau “Ténéré Tàqqàl” dans mon ancienne association étudiante. J’avais été absolument bouleversé par la musique que j’entendais, rythmée, dansante, et pourtant profondément émouvante, chantée dans une langue qui m’était tout à fait inconnue. Je venais de découvrir, après tout le monde, le rock des touaregs de Tinariwen.

Or, celui qui s’intéresse à Tinariwen ne peut être complétement ignorant de ce qui entoure Tinariwen. Ce qui saute aux yeux, quand on écoute Tinariwen, c’est leurs clips mettant en scène la vie dans le Sahel, leurs vêtements traditionnels “touareg” et plus particulièrement le fait qu’ils portent ces vêtements sur scène. Tinariwen, en somme, se met en scène comme un groupe de touaregs, et celui qui commence à s’intéresser à leur musique va vite se rendre compte qu’ils sont au centre d’une formidable scène rock, qui comprend des artistes ou groupes aussi brillants que Tamikrest, Imarhan ou Hasso Hakotey. Ce genre musical est parfois désigné sous le nom de “Assouf” (“nostalgie”), parfois “Tishoumaren” (dérivé du terme “Ishumar”), et parfois “blues touareg”.

Personnellement, je n’aime pas cette dernière appellation, un poil ethnocentrique et qui oublie que musicalement, ce n’est tout de même pas tout à fait du blues. La seule chose qui pousse certains à qualifier cette musique de “blues”, en dehors de son caractère nostalgique, c’est le contexte qui a poussé à la naissance de ce style musical et le contenu des textes de ces groupes. Cette “nouvelle musique touarègue” est en effet née dans un contexte ou les touaregs, éclatés entre le Mali, le Niger, le Burkina Faso et l’Algérie, s’étaient retrouvés citoyens de quatre nations différentes, et dépossédés de toute souveraineté sur leur territoire.

Cette histoire est connue : ce sont ces rebellions touarègues qui ont mené aujourd’hui à la guerre qui ravage le nord du mali, bien que peu nombreux sont ceux qui font la différence entre les mouvements de libération de l’Azawad (la zone du nord du Mali que les indépendantistes touaregs revendiquent) et les mouvements islamistes, qui n’ont jamais fait front uni sur le long terme, faisant même immédiatement scission dans les zones tombées sous leur contrôle. Le livre de Anne Saint Girons sur le sujet, si il est aujourd’hui un peu daté, résume très bien la situation de ces rebellions, du moins jusqu’en 2012.

Or Tinariwen se veut un étendart de cette lutte à l’internationale. Alhousseini ag Abdoulahi, « Abdallah », principal porte-parole du groupe, ne manque d’ailleurs que rarement de rappeler que Tinariwen se voient comme des personnes portant la parole, politique, du groupe. Cela se voit, je l’ai dit, immédiatement : à travers le port du chèche, la mise en scène de leurs clips et de leurs concerts (il y a quelques semaines, je les ai vu jouer devant un décor représentant une tente), leur volonté quasiment systématique de chanter dans leur langue natale. Cela passe bien sûr par des compromis : Par exemple, Tinariwen n’hésite pas à se présenter comme un groupe « touareg », alors que entre eux, les touaregs se nomment les « Kel Tamasheq », soit « ceux qui parlent la langue Tamasheq », ou se définissent ensemble comme la « Toumast », qu’on peut approximativement traduire par « nation ».

Mais la commémoration de la mémoire et de la culture touareg de Tinariwen va tout de même plus loin : même le contenu de leurs textes est une célébration (une commémoration?) du mode de vie touareg, voir même un appel à la rébéllion ! Il y a dès la composition et l’écriture de leurs morceaux, dans leur attitude, un véritable recul mémoriel et une véritable volonté politique, d’ailleurs tout à fait légitime. C’est ainsi que j’ai pu voir Abdallah, en concert, brandir un drapeau de l’Azawad, ou que leurs paroles peuvent mettre en scène la mémoire des révoltes passées, comme dans « Soixante Trois » :

« L’année soixante-trois a eu lieu et elle se répétera

Ses jours ont laissé des traces

Elle a assassiné des vieux et même un nouveau-né

Elle est entrée dans les pâturages et a tué le bétail

L’Amérique et le Liban sont témoins

La Russie fournissait le feu enflammé

Mes sœurs pourchassées sans merci

Je ne peux les troquer contre rien qui existe »

Je ne comprends que peu la musique de Tinariwen, ne connaissant que quelques mots de tamasheq et n’ayant pas le nécessaire bagage culturel pour la comprendre de toute façon, d’autant plus que la culture touareg est avant tout une culture orale et ou il existe une véritable méfiance de l’écrit, surtout quand il s’agit de transmission de la mémoire. C’est pour cela que j’aurais même souhaité, si je maîtrisais les paroles de Tinariwen, travailler sur la transmission de la mémoire touareg à travers leur musique !

Reste que ce que je souhaiterais dire pour finir, c’est que la mission de Tinariwen est accomplie. Il y a quelques semaines, au casino de Paris, une foule de gens de nombreux horizons différents, et aussi et surtout plusieurs touaregs, étaient présents pour chanter, danser, face à un groupe exceptionnel. Et que moi qui ignorait tout de ce peuple qui meurt au milieu du Sahara, je connais l’injustice profonde que connaît ce peuple. Au moins, maintenant, grâce à eux, je sais.