Viagra Boys – Street Worms

J’aime beaucoup IDLES. Si je préfère largement écouter leur premier album que le second, un peu trop propre et en même temps agencé un peu bizarrement, j’ai vraiment un faible pour leur musique, ce Future of The Left-like qui chante sa joyeuse rage avec passion (leur second album s’appelle après tout Joy as an act of Resistance), compatible à la fois avec la génération Tumblr et des formes de militantisme pleines d’humour. Et pourtant, j’ai un soucis avec IDLES, un soucis que j’aurais du mal à exprimer sans maladresse, et face auquel je préfère citer Jason Williamson de Sleaford Mods, groupe qui pourtant est de plus en plus chiant depuis une paire d’albums :

I quite liked ‘Brutalism’ when it came out. It wasn’t my kind of music but I liked some of it – it was catchy […] And they were nice lads, polite online and stuff. But I thought they were kind of a street band, there were lines like ‘Tarquin’ that would insinuate that they were knocking the middle classes, but it turns out they’re not working class. […] That offended me, because I then held the belief that they were appropriating, to a certain degree, a working class voice. […] Obviously that excelled when the second album came out, and I felt a bit cheated. I also became jaded by this idea that we were a band that was campaigning for social justice, when we’re not, we’re just talking about what’s around us. […] Music can’t solve political problems. And I think their take on it is cliched, patronising, insulting and mediocre. And that’s why I have a problem with them. I take music seriously, and I’ve come from a place where this music has been created. Without that, we wouldn’t be here.


Et c’est pour ça que je pense que Viagra Boys est le groupe que IDLES devrait être. Les suédois de Viagra Boys, qui ont sorti l’année dernière un album que j’écoute beaucoup depuis quelques mois, sont le groupe de post-punk politique que je voulais. Tatoués, au look improbable, gueulards et gentiment déglingués, c’est un groupe de bar, un groupe dont les paroles qui ne sonnent jamais comme des hymnes, et pourtant on les connaît vite par coeur tant elles sont absolument poilantes, écrites avec malice, élégament cramées. Leur musique, elle, est bien moins proprette que celle des britanniques, elle est aussi souvent plus lo-fi, un lo-fi un peu artificiel mais quand même plutôt intéréssant. Je retiens en particulier le travail sur les claviers, qui sonnent délicieusement ronds, comme sur le meilleur morceau de l’album, “Just Like You”, qui comporte le seul vrai refrain de Street Worms. En bref, je trouve déjà que Viagra Boys, musicalement, c’est plus riche que IDLES.

Et pourtant, et surtout, Viagra Boys, si ils parlent des mêmes sujets que IDLES (masculinités, xénophobie, éducation…), le font avec un truc qui manque largement à IDLES : du second degré, et même du sens de l’humour. Si Viagra Boys n’écrit pas d’hymnes, c’est parce que leur rock n’a pas vocation à en exprimer. Et c’est là la supériorité du groupe suédois : Viagra Boys me touche et me fait rire, bien plus que IDLES, parce qu’il y a chez eux une vraie intelligence du propos, un jeu constant sur le premier et le second degré, un vrai désespoir aussi, mais un désespoir synonyme d’une certaine vision du monde, d’une ridiculisation du réel. Tout le contraire de la bande de Bristol, finalement plus engagée que politique à proprement parler, et surtout, au propos certes intéréssant, mais finalement relativement consensuel : IDLES fait l’éloge d’une pensée qu’on peut retrouver partout et dans laquelle on ne retrouve finalement aucune subversion. Et surtout, Viagra Boys n’a pas la prétention d’être ce groupe de la working class, d’être la voix des laissés-pour-compte : ils assument entièrement leur statut alternatif et de n’être qu’un groupe de rock, pas une voix politique.

Il ne s’agit pas de faire de Street Worms un projet absolument bouleversant, c’est juste un (excellent) album de punk contemporain, mais pourtant, parfois, on y retrouve quelque chose qu’on entend bien trop peu ailleurs. Ils ont un incroyable talent pour nager dans la provocation grasse, dans la crasse magnifiée, pour faire rire dans ce qui est offensant. En témoigne “Shrimp Shack” :

“I’m surfin’
Surfin’ with your mom
Surfin’ through life
Give a shit about anything
I’m in the dirt
With your mom in the dirt
Surfin’

Ces paroles ne brillent pas par leur finesse, mais elles sont efficaces et poilantes, d’autant plus que la musique sèche et vive qui les accompagne est très réussie. Mais surtout, je parlais plus tôt de “Just Like You”, single évident, qui reprend, le temps d’un hook, une idée qu’on retrouvait déjà plus tôt sur l’album, dans “Slow Learner” et sa critique de l’idiotie contemporaine. “Just Like You” est le rêve d’un mec qui se retrouve dans une vie chiante et monotone, avec un petit chien, une femme, une belle maison, une “belle vie”… Et au réveil, il se retrouve seul dans sa haine, dans son milieu rempli de connards, son rejet de l’ordre établi, et il en est si heureux.

“And thank god i didn’t go to school!

Thank god i didn’t end up…

Just Like You!

Some Kind Of Psychopath…

Just Like You…

Il y a évidemment un jeu sur le premier et le second degré, car il y a un peu d’ironie dans ce bonheur : bien sûr que nous voulons être heureux. Et pourtant, il y a aussi un message véritablement subversif, une haine des institutions, et un jeu fascinant : qui est le psychopathe ? Le paria tatoué qui chante dans un groupe de post-punk? Ou le gentil mec avec son caniche, sa maison dans un quartier gentrifié ?

Je m’emporte peut-être un peu trop, mais je pense sincèrement que la musique qu’on écoute et qu’on aime en dit sur les personnes que nous sommes. Le monde est une décharge publique absolument terrifiante, et il est important que des IDLES deviennent aussi populaires qu’ils le sont actuellement. Mais le monde a aussi besoin de plus de Viagra Boys, de plus de défouloirs, de plus de révoltes par la joie et par le rire.